La Nation Bénin...
Leadership, réforme tarifaire et professionnalisation des services ruraux…A travers une expérience qui a fait passer la desserte rurale de 42 % en 2017 à 84,3 % fin 2025, le Bénin entend démontrer qu’un accès universel à l’eau potable repose moins sur la multiplication des ouvrages que sur la construction d’un véritable service public.
Décideurs africains, institutions financières, régulateurs, opérateurs et partenaires du développement sont réunis, du 17 au 21 août prochain à Kigali dans la capitale rwandaise pour le Symposium africain sur le leadership des systèmes d’eau et d’assainissement. Comment garantir à chaque citoyen un service d’eau fiable, durable et financièrement soutenable ? Telle est la préoccupation majeure à cette rencontre organisée autour de la performance, de la résilience et de la crédibilité des systèmes africains.
L’expérience béninoise s’invite au cœur de cette réflexion. L’Agence nationale d’approvisionnement en eau potable en milieu rural (Anaepmr) intervient dans trois séquences majeures du symposium à savoir la transformation des systèmes, la réforme tarifaire et la mobilisation des ressources nationales, puis la professionnalisation des services dans les petites villes et les zones rurales.
Les chiffres donnent la mesure de la transformation. En 2017, la desserte en eau potable en milieu rural tournait autour de 42 %. À la fin de 2025, elle est de 84,3 %.
Derrière cette progression se trouve un changement de modèle. Le Bénin est progressivement passé d’une logique d’ouvrages isolés à celle de systèmes de service public structurés. Les systèmes d’approvisionnement en eau potable multi-villages (SAEPmV), l’extension des réseaux, les branchements domestiques, les contrats d’exploitation et le suivi du patrimoine traduisent cette nouvelle approche.
Le quinzième rapport semestriel de l’Anaepmr témoigne de cette avancée. 26 nouveaux ouvrages réceptionnés au second semestre 2025, 57 adductions villageoises réhabilitées, de nouveaux branchements domestiques et le renforcement du contrôle de la qualité sanitaire de l’eau, tel est le point des réalisations.
L’enjeu n’est donc plus simplement de construire. Il s’agit désormais de faire fonctionner, maintenir, contrôler et financer durablement les installations. C’est précisément ce qui donne à l’expérience béninoise une portée particulière à Kigali.
Du forage au service public
La première leçon du Bénin tient à la continuité de la politique publique. L’eau potable a progressivement été élevée au rang de priorité nationale, avec une architecture institutionnelle destinée à porter cette ambition.
La création d’une agence spécialisée, la planification des investissements, le changement d’échelle des infrastructures et la formalisation de l’exploitation ont permis de rapprocher politique publique et réalité du terrain.
La différence est fondamentale : un ouvrage peut être inauguré en une journée ; un service public doit fonctionner chaque jour.
Le modèle béninois cherche précisément à réduire cet écart entre infrastructure et service. Il repose sur des systèmes plus vastes, des opérateurs contractualisés, des indicateurs de performance et une meilleure connaissance du patrimoine.
Soutenu par des partenaires comme la Banque mondiale à travers le programme Aqua-Vie, ce processus vise ainsi à faire de l’eau potable non plus un équipement ponctuel, mais un service continu, mesurable et responsable.
À Kigali, la réforme tarifaire constitue l’autre pièce maîtresse de l’expérience béninoise.
Car l’universalité ne signifie pas seulement que l’eau arrive jusqu’au village. Elle suppose également que le système puisse financer son exploitation, sa maintenance, le renouvellement des équipements et l’extension des réseaux, tout en restant accessible aux ménages vulnérables.
Le débat est délicat sur l’ensemble du continent. Comment assurer l’équilibre financier d’un service essentiel sans faire peser son coût sur les populations les plus fragiles ?
L’approche défendue par le Bénin repose sur l’idée selon laquelle la soutenabilité financière et l’équité sociale ne sont pas nécessairement contradictoires. Des tarifs lisibles, des mécanismes de subvention transparents, des branchements accompagnés et une protection ciblée des ménages vulnérables peuvent permettre de consolider le service sans abandonner sa vocation sociale.
Pour les bailleurs et les investisseurs, cette lisibilité financière est également déterminante. Un système capable de documenter ses coûts, ses recettes, ses obligations et ses mécanismes de compensation devient plus crédible et, potentiellement, plus finançable.
L’autre bataille se joue dans l’exploitation. À travers le dialogue consacré au passage « de la fragmentation aux opérateurs ruraux professionnels », Kigali s’intéresse à un problème qui dépasse largement le Bénin. De nombreux ouvrages africains, en effet, souffrent moins d’un déficit de construction que d’un déficit de maintenance, de gestion et de responsabilité.
Le Bénin entend montrer qu’une autre voie est possible. Les contrats d’affermage régionaux, le suivi des performances, les tableaux de bord, la gestion patrimoniale et les outils numériques contribuent à faire émerger une culture professionnelle du service rural.
C’est peut-être là que réside la principale valeur exportable du modèle béninois. Construire un ouvrage est une compétence. Construire un système capable de fonctionner durablement en est une autre.
Quand la réforme transforme la vie quotidienne
Les indicateurs restent toutefois incomplets s’ils ne racontent pas ce qui se passe dans les villages.
À Gbégourou, dans la commune de N’Dali, les témoignages associés à l’arrivée du réseau évoquent la réduction des corvées d’eau, l’amélioration des conditions sanitaires et l’apaisement de certaines tensions autour des points d’approvisionnement.
A Tchatchou, les infrastructures multi-villages rapprochent l’eau potable des ménages et réduisent la dépendance aux solutions précaires.
L’impact dépasse donc largement le secteur hydraulique. Chaque heure gagnée sur la corvée d’eau peut devenir une heure consacrée à l’école, au travail ou à une activité économique. Chaque amélioration sanitaire peut réduire des dépenses de santé. Chaque service fiable peut renforcer la confiance dans l’action publique. La présence béninoise à Kigali représente ainsi une opportunité stratégique.
Elle peut renforcer le capital de réputation du pays, accroître son influence dans les politiques continentales liées à l’eau, faciliter l’accès à de nouveaux financements et valoriser les compétences nationales dans l’ingénierie, l’exploitation, le numérique, la formation ou la gestion contractuelle.
Elle peut également servir de vitrine aux entreprises et aux experts béninois susceptibles d’accompagner d’autres pays africains confrontés aux mêmes défis.
Mais cette visibilité impose davantage de transparence, de données comparables et de résultats vérifiables. Un modèle présenté au monde doit accepter d’être évalué par le monde.
Cette dynamique s’inscrit désormais dans une nouvelle séquence politique avec l’investiture de Romuald Wadagni à la présidence de la République, le 24 mai 2026.
Le début de ce nouveau mandat a notamment été marqué par une décision du Conseil des ministres du 3 juin 2026 prévoyant la mobilisation de 20 milliards de F Cfa pour accélérer l’accès à l’eau potable et à l’électricité dans les établissements publics d’enseignement qui en sont dépourvus, ainsi que 10 milliards de F Cfa pour les centres de santé publics concernés.