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Energie nucléaire: Le temps du débat est venu

Economie

Face à la hausse des besoins, aux impératifs de développement et à la recherche d’une production électrique décarbonée, de nombreux pays réévaluent la place du nucléaire. Il nous paraît utile d’examiner sereinement ce que cette technologie pourrait représenter pour le Bénin, sans préjuger de la décision finale.

Par   Roland Riboux, le 02 nov. 2026 à 01h20 Durée 3 min.
#production électrique

Dans notre Tribune n° 4, « Le Bénin en route vers Alafia 2060», nous avons évoqué la possibilité pour notre pays de recourir à l’énergie nucléaire, notamment aux Small Modular Reactors (SMR), ou mini-centrales nucléaires.

L’objectif est de réfléchir aux moyens de garantir, à long terme, une électricité abondante, compétitive et moins dépendante des contraintes extérieures, afin d’accompagner l’industrialisation, l’urbanisation et l’amélioration des conditions de vie.

Cette proposition suscite des interrogations et parfois de la méfiance. Cette réaction est compréhensible: les accidents de Three-Mile Island, Tchernobyl et Fukushima ont durablement marqué le débat public. Mais le contexte énergétique évolue. Face à la hausse des besoins, aux impératifs de développement et à la recherche d’une production électrique décarbonée, de nombreux pays réévaluent la place du nucléaire. Il nous paraît utile d’examiner sereinement ce que cette technologie pourrait représenter pour le Bénin, sans préjuger de la décision finale.

I. L’énergie nucléaire n’est plus un tabou sur le continent africain

L’Afrique connaît une croissance démographique et urbaine rapide, tandis que ses ambitions industrielles s’affirment. Une économie moderne a besoin d’une énergie abondante, fiable et compétitive. L’énergie nucléaire n’est donc plus considérée comme une option réservée aux grandes puissances: plusieurs États africains l’étudient dans leur planification à long terme.

L’Afrique du Sud exploite depuis plusieurs décennies la centrale de Koeberg, la seule centrale nucléaire en fonctionnement sur le continent. L’Égypte a engagé la construction de la centrale d’El Dabaa. Le Maroc, l’Algérie, le Rwanda, le Kenya, l’Ouganda, la Zambie et le Ghana ont également engagé des démarches de coopération ou explorent différentes options de nucléaire civil.

Deux exemples sont particulièrement instructifs pour le Bénin. Le Ghana travaille depuis plus d’une décennie à la préparation d’un programme nucléaire et envisage une première centrale au cours des années 2030. Selon les projections présentées dans cette tribune, sa demande électrique pourrait atteindre 8 000 à 10 000 MW dès 2030, puis près de 13 500 MW en 2048. Le pays a fixé un objectif nucléaire de 1 000 MW et s’intéresse aussi aux SMR, notamment dans le cadre de coopérations avec NuScale Power et du programme américain FIRST.

Le Rwanda, dont la capacité électrique installée était estimée à 406 MW en 2024, a lui aussi intégré le nucléaire à sa vision de long terme. Ses projections de demande sont ambitieuses: 3 788 MW en 2035 et près de 14 000 MW en 2050. Le pays a créé en 2020 le Rwanda Atomic Energy Board, explore notamment le SMR-300 de Holtec et investit dans la formation, la recherche et les compétences spécialisées. Il a également engagé des démarches d’évaluation de son niveau de préparation avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Le Ghana et le Rwanda n’ont pas encore produit d’électricité nucléaire, mais ils ont compris que la préparation est aussi importante que la construction. Les institutions, les règles de sûreté, les compétences, les partenariats internationaux et le dialogue avec les populations doivent être développés bien avant toute mise en service. Pour le Bénin, la question n’est donc pas de décider aujourd’hui de construire une centrale, mais de déterminer s’il est pertinent de se préparer à évaluer cette option.

II. Les mini-centrales nucléaires pourraient contribuer à une énergie abondante et compétitive

Le Bénin ambitionne de devenir une économie émergente à l’horizon 2060. Or, les usines, les zones industrielles, les centres de données et les réseaux de transport modernes nécessitent une alimentation électrique stable. Le défi consiste à répondre à une demande croissante tout en maintenant des coûts compatibles avec la compétitivité économique.

Contrairement aux centrales nucléaires classiques, dont la puissance se situe généralement entre 1 000 et 1 600 MW, les SMR sont conçus pour des réseaux plus modestes. Selon les modèles, leur puissance peut aller d’environ 50 MW à plusieurs centaines de mégawatts. Parmi les exemples cités figurent le BWRX-300 de GE Hitachi et le SMR-300 de Holtec, d’environ 300 MW, ainsi que le modèle de Rolls-Royce, annoncé autour de 470 MW. Leur taille pourrait permettre une intégration plus progressive au réseau, mais les avantages économiques et techniques doivent être évalués pour chaque projet et chaque pays.

L’un des atouts potentiels du nucléaire est sa capacité à produire de l’électricité en continu, indépendamment des conditions météorologiques. Le solaire et l’éolien restent des composantes importantes de la transition énergétique, mais leur production varie selon l’ensoleillement et le vent. Les centrales thermiques, quant à elles, sont exposées aux fluctuations des prix et de l’approvisionnement en combustibles. Une production nucléaire pilotable pourrait donc compléter un mix énergétique diversifié et soutenir les activités industrielles qui ont besoin d’une alimentation régulière.

La compétitivité des SMR ne doit toutefois pas être tenue pour acquise. Les coûts annoncés dépendent notamment du modèle retenu, du financement, du calendrier, de la construction d’une première unité, des exigences de sûreté, du combustible, de la gestion des déchets et du démantèlement. Les estimations de coût de production mentionnées dans les débats internationaux doivent être comparées avec prudence aux tarifs effectivement payés au Bénin: coût de production, coût complet du système et tarif final ne désignent pas la même chose. Une étude indépendante serait indispensable avant toute conclusion.

La question est également stratégique. La coopération régionale et les importations d’électricité demeurent utiles, mais la dépendance à des fournisseurs extérieurs peut exposer un pays à des tensions géopolitiques, à des contraintes techniques et à l’évolution des politiques énergétiques de ses voisins. Une capacité nationale supplémentaire pourrait contribuer à la sécurité d’approvisionnement, à condition que sa pertinence soit démontrée et que les risques soient maîtrisés.

Le nucléaire ne serait ni une solution unique ni un substitut automatique aux énergies renouvelables, aux interconnexions ou aux autres moyens de production. Pour le Bénin, l’enjeu est d’étudier toutes les options selon des critères transparents: coût complet, fiabilité, sûreté, délais, effets environnementaux, capacité du réseau, besoins en compétences et soutenabilité financière. Préparer une option, c’est se donner la possibilité de décider en connaissance de cause, et non s’engager irréversiblement à la retenir.

III. Pourquoi envisager une Agence béninoise de l’énergie atomique ?

Créer une Agence béninoise de l’énergie atomique ne signifierait pas décider immédiatement de construire une centrale. Il s’agirait d’abord de se donner les moyens d’étudier les technologies nucléaires civiles, d’en apprécier les bénéfices et les risques, et de préparer les compétences nécessaires à toute décision future.

Les exemples du Ghana et du Rwanda montrent l’importance de disposer d’une structure spécialisée pour coordonner les études, les relations avec l’AIEA, la formation, la recherche, les consultations publiques et la préparation du cadre institutionnel et réglementaire. Une telle agence pourrait aider les autorités à disposer d’une expertise nationale indépendante et à suivre les étapes de préparation recommandées au niveau international.

Son utilité dépasserait la seule production d’électricité. Les technologies nucléaires sont utilisées dans plusieurs domaines: médecine nucléaire, radiothérapie, imagerie médicale, agriculture, conservation des aliments, contrôle industriel, recherche scientifique et gestion des ressources hydriques. Leur développement demande des compétences spécialisées, des règles de sûreté et une coordination nationale. Une agence pourrait contribuer à organiser ces activités et à renforcer progressivement la maîtrise béninoise de ces technologies.

Le développement des compétences devrait aller de pair avec la structuration institutionnelle. Une première initiative pourrait être la création, au sein de l’Université technologique de Ouidah (UTOu), d’une chaire consacrée à l’énergie atomique et aux technologies nucléaires. Elle pourrait soutenir la recherche, accueillir des experts, développer des partenariats avec l’AIEA et d’autres institutions, et contribuer à former les premiers spécialistes béninois. Des coopérations universitaires et des formations à l’étranger pourraient compléter cette démarche.

Tout programme nucléaire exige une préparation de longue durée: ressources humaines qualifiées, cadre juridique, autorités de contrôle indépendantes, études environnementales, choix du site, financement, gestion des déchets, sécurité et information du public. La création d’une agence devrait donc s’inscrire dans une démarche progressive, transparente et conforme aux normes internationales, sans se substituer aux autorités de réglementation et de contrôle dont l’indépendance est essentielle.

Conclusion — Préparer pour décider librement

La véritable souveraineté énergétique commence aussi par la souveraineté intellectuelle. Un pays qui ne dispose pas de ses propres experts dépend davantage des analyses et des recommandations produites ailleurs. À l’inverse, former des ingénieurs, des chercheurs, des juristes et des spécialistes permet d’évaluer les avantages, les risques et les coûts des différentes technologies avec davantage d’autonomie.

Le Bénin n’a pas à décider aujourd’hui s’il construira une centrale nucléaire. Il peut en revanche décider de mieux connaître cette option, d’examiner objectivement les expériences africaines, de renforcer ses compétences et de se doter des outils nécessaires à une décision éclairée. La création éventuelle d’une Agence béninoise de l’énergie atomique et d’une chaire universitaire constituerait un investissement dans la connaissance et la capacité de choix du pays. L’objectif n’est pas de choisir le nucléaire à tout prix, mais de ne pas écarter une possibilité stratégique sans l’avoir sérieusement étudiée.

Président du Conseil des investisseurs privés du Bénin