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Egungun au Bénin : entre culte ancestral, patrimoine vivant et spectacle contemporain

Culture
Egungun au Bénin Egungun au Bénin

Egungun est une figure masquée et costumée issue de la tradition yoruba. Il incarne l’esprit des ancêtres revenus temporairement parmi les vivants. Bien au-delà d’un simple spectacle, il relève d’un véritable culte. Toutefois, s’il est étroitement lié à une famille ou à une collectivité, il convient d’en distinguer les différentes formes, notamment Egungun de famille, Egungun de collectivité et Egungun de spectacle.

Par   Christelle DJOMAMOU (Coll.), le 30 oct. 2026 à 12h25 Durée 4 min.
#Egungun au Bénin

La plupart des personnes associent Egungun à ce qui est donné à voir lors des manifestations publiques. Or, la réalité est plus complexe. Il existe, au sein des familles et des collectivités détentrices, des catégories d’Egungun qui ne relèvent pas du spectacle et ne sortent donc que rarement.

« Egungun de famille est rattaché à une famille, à une maison ou à un couvent ; sa sortie répond à une obligation envers les défunts de cette famille. Son principal interlocuteur est la famille. Egungun de lignée regroupe plusieurs familles d’une même lignée, propre à une collectivité, et son principal interlocuteur est la collectivité.

Egungun de spectacle, en revanche, est un Egungun dont la fonction dominante est de produire une représentation devant un public, que ce soit dans une cour, à l’occasion d’un festival, sur une scène ou à l’écran. Son principal interlocuteur est alors le spectateur », explique Marius Odilon IBIKOUNLE, Secrétaire général de l’Association des Odjès du Bénin et administrateur de la page Les Plus Belles Photos de Egouns au Bénin.

 

Entre ces deux pôles, ajoute-t-il, s’étend une large zone intermédiaire. Un même costume peut changer de rôle d’un jour à l’autre. C’est cette réalité qui explique pourquoi il est difficile d’établir une séparation rigide entre les différentes formes d’Egungun.

Chez les Yorubas, la lignée ne se limite pas aux personnes vivantes ; elle inclut les défunts ainsi que ceux qui sont encore à naître ou à renaître. L’Egungun n’est donc pas nécessairement le parent ou le grand-parent précis que l’on a perdu ; il représente l’ensemble des ancêtres de la lignée et fonctionne comme un symbole générique des hommes et des femmes de la famille. Pour certains, un Egungun ne représente pas un esprit particulier, mais les forces réincarnées des ancêtres au sein de la communauté. Les Egungun sont ainsi perçus comme des ancêtres revenus du ciel pour entendre les plaintes de ceux qu’ils ont laissés derrière eux, y remédier et bénir les personnes ainsi que les récoltes, en leur apportant fécondité et prospérité.

Une éthique de la sortie

 

« L’Egungun de famille ne sort pas parce qu’il y a une occasion, mais parce qu’il y a un devoir qui est d’honorer, consulter, remercier, réparer. L’image que donne Ojo, relayée par la littérature, est celle d’un ancêtre qui revient pour écouter les plaintes de ses descendants et les bénir. Cela définit une éthique de la sortie et l’important n’est pas d’être vu, mais d’être juste. L’audience est secondaire ; la présence de la lignée est première », martèle l’expert.

On peut en déduire, par inférence, que la visibilité d’un Egungun de famille est réglée par ses détenteurs. Certains moments sont publics, d’autres réservés aux membres de la maison. Ce modèle présente une force évidente, en ce qu’il protège le sens. Parce qu’il est adossé à une famille, à une lignée et à ses règles, il limite les détournements et assure la transmission des savoirs par l’initiation plutôt que par la mode.

Un spectacle plus ancien qu’on ne le croit

 

L’idée d’un masque destiné au divertissement n’est pas un produit du tourisme moderne. La thèse d’Adedeji, telle que résumée dans un dépôt universitaire nigérian, décrit trois phases de développement que sont : le rituel, le festival et le théâtre. Le théâtre y est d’abord un divertissement de cour, puis un théâtre populaire. Les troupes se sont professionnalisées, et le phénomène a pris une dimension commerciale : certaines troupes se seraient spécialisées, dès le milieu du XIXᵉ siècle au moins, dans l’interprétation de personnages étrangers, comme les Ajofeebo.

Les costumes jouent un rôle central dans cette circulation. Une étude récente montre que les costumes de l’Alarinjo et ceux du rituel Egungun s’entremêlent, et que cette matérialité contribue à la survie de cette pratique ancienne.

 

Au Bénin, la forme contemporaine la plus visible est celle du festival. Depuis les années 2020, Porto-Novo accueille chaque été un festival des masques au cours duquel l’Egungun est mis à l’honneur. Les retombées sont réelles : ce type de spectacle permet de faire découvrir un patrimoine à des publics qui n’y auraient pas eu accès ; il génère des revenus, de la reconnaissance et peut susciter des vocations chez les jeunes.

La caméra comme nouveau destinataire

 

Hier, c’étaient la cour et la troupe itinérante qui faisaient d’un Egungun un spectacle. Aujourd’hui, c’est souvent la caméra. Une sortie de famille filmée puis mise en ligne devient, en quelques heures, un contenu public : son destinataire change sans que ses détenteurs l’aient nécessairement décidé.

« Un Egungun de famille ne peut pas figurer dans un festival s’il est véritablement un Egungun de culte ; en revanche, un Egungun de scène ou de spectacle peut tromper le public en se présentant comme un ancêtre. L’éthique tient à la transparence », souligne-t-il.

Selon Marius Odilon IBIKOUNLE, un même Egungun peut remplir deux missions très différentes. Les expressions « Egungun de famille ou de lignée » et « Egungun de spectacle » sont donc des catégories forgées par nécessité, destinées à éclairer une tension réelle vécue aujourd’hui par les communautés du Bénin.

Il rappelle que, dans les deux cas, l’Egungun incarne les ancêtres. Chez les Yorubas, la lignée comprend les vivants, les défunts et ceux qui ne sont pas encore nés. L’Egungun ne représente pas toujours un parent précis. Le tissu, précieux et chargé d’histoire, rend perceptible l’invisible. C’est pourquoi la frontière entre les deux figures demeure poreuse.

Deux logiques distinctes

 

L’Egungun de famille ou de lignée appartient à une famille, une lignée, une maison ou un couvent. Il sort par devoir : honorer, consulter, remercier. La tradition rapporte que les ancêtres reviennent pour entendre les plaintes de leurs descendants et leur accorder leur bénédiction. L’enjeu n’est pas d’être vu, mais d’être juste envers les défunts. Les décisions relèvent des aînés. Certains moments sont publics, d’autres réservés aux membres ; les initiés sont tenus à une stricte discrétion sur les secrets du culte.

Il faut également préciser qu’il existe un premier sens, dans lequel l’ancêtre fondateur décédé est réhabilité en esprit Egungun et il s’agit d’une forme familiale, typique et propre à cette famille. Le second sens, qui prend en compte plusieurs familles, correspond au Kluito de lignée et aux collectivités qui l’ont adopté ; il s’agit là aussi d’une forme typique.

L’Egungun de spectacle, quant à lui, s’adresse d’abord à un public. Son calendrier suit celui d’un événement, et ses organisateurs sont souvent des associations ou des jeunes, qu’ils appartiennent ou non à une lignée. Certains peuvent perdre le sens de la sacralité, parfois en lien avec les détenteurs de l’Egungun. Son objectif est de faire connaître, de divertir et de promouvoir la culture.

Des pistes de réflexion pour l’avenir

 

Plusieurs pistes, proposées ici à titre de discussion et non comme recommandations officielles, pourraient permettre de concilier encadrement et respect des lignées.

« Distinguer, dans les calendriers, les sorties rituelles de famille des sorties de festival, afin que chacun sache à quelle logique il a affaire ; établir une charte de l’image, précisant ce qu’il est possible de filmer, à quel moment, avec l’accord de qui, et ce qu’il convient de faire des images tournées sans autorisation ; associer les familles aux instances de représentation, afin que la légitimité cultuelle ne soit pas éclipsée par la seule légitimité organisationnelle ; prévoir une déclaration préalable des sorties auprès des autorités locales, avec un référent identifié pour la sécurité et la circulation ; former les jeunes au sens des masques, aux règles de conduite et à l’usage des réseaux sociaux », conseille l’expert.

Pour le Secrétaire général des Odjès du Bénin, ces pistes supposent une condition essentielle : que la discussion se fasse avec les détenteurs légitimes des savoirs et non à leur place.