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Pour avoir empoisonné son cousin (13e dossier):Iréné Tehoungbo condamné à 20 ans de travaux forcés

Société
Par   Didier Pascal DOGUE, le 25 mars 2015 à 06h11

Dans le cadre de l’examen du 13e dossier programmé pour la première session 2015 de la Cour d’assises de la Cour d’appel de Cotonou, l’audience d’hier mardi 24 mars devait se pencher sur l’empoisonnement dont a été victime Henri Hadé, par Iréné Tehoungbo, deux cousins habitant Houn-djohoundji dans la commune de Grand Popo. La composition qui en a connu, a été présidée par Saturnin Avognon, assisté de Michèle Carrena Adossou et Emmanuel Opita. Prosper Djossou a tenu la plume de l’audience tandis que Julien Tiamou a occupé le fauteuil du ministère public.

«Je demande pardon et vous prie de m’aider», ne cessait de répéter hier à la barre Iréné Tehoungbo. Il n’a pas reconnu les faits hier. Mais le président de la cour a pris la peine de les rappeler pour mettre l’assistance dans le bain du dossier. Ainsi, le vendredi 25 février 2011, le nommé Henri Hade aurait été invité par son cousin Iréné Tehoungbo, dans une buvette pour prendre ensemble un pot de sodabi. Iréné Tehoungbo profitant de l’inattention de Henri Hadé préoccupé à observer d’autres clients, a versé dans la boisson de ce dernier, la bile de caïman qui serait une substance nuisible. Dès l’absorption de la boisson, Henri Hade a commencé aussitôt à sentir des malaises. Il a été admis au Centre de santé de Houndjohoundji et évacué par la suite sur celui de Grand-Popo où il a rendu l’âme le 28 février 2011 en présence de Iréné Tehoungbo. Ce dernier a retiré, en l’absence des médecins, le dispositif mis en place pour sa perfusion, faisant appel à ses compétences d’ex-agent de la morgue du CHD de Lokossa et prétextant du fait que Henri Hadé a rendu le dernier souffle en sa présence. Interpellé et inculpé d’empoisonnement, Iréné Tehoungbo a reconnu les faits aussi bien à l’enquête préliminaire que devant le magistrat instructeur. Il a déclaré avoir administré la bile de caïman à la victime, pour se venger parce qu’il a été battu à tort dans le couvent du vodun Zangbéto par certains de ses devanciers dont Henri Hadé. Il est revenu sur ses déclarations en soutenant avoir utilisé le produit pour le tester. L’examen psychologique de Iréné Tehoungbo fait ressortir que les faits qui lui sont reprochés ne sont pas en relation avec d’éventuelles anomalies mentales et psychologiques.

Moralité douteuse

L’enquête de moralité effectuée au niveau de l’administration locale fait état de ce que l’accusé est de moralité douteuse et se comporte mal dans le village. On le voit très souvent dans les buvettes. Il serait donc un habitué de faits repréhensibles. Le bulletin n°1 de son casier judiciaire ne porte mention d’aucune condamnation.
Face aux déclarations de l’accusé, Saturnin Avognon, le président de la cour lui rappelle que son séjour à la prison a fait oublier beaucoup de choses. Avez-vous bu ensemble ?». Il a répondu par l’affirmative, en indiquant qu’il ne se rappelle plus. Le président lui a fait lire l’une de ses déclarations à l’enquête préliminaire et devant le juge d’instruction. «Le juge a-t-il menti ou qu’est-ce que nous allons prendre en considération ?», lui demande-t-il. L’accusé sollicite toujours l’aide des juges.
Puis l’éclairage "déterminant" de la cour viendra de Macaire Coffi (membre de la famille), cité comme témoin au départ mais qui a été entendu comme partie civile après vérification de l’identité.

Dire la vérité

«La victime et l’accusé sont mes frères ; Henri et Iréné boivent et mangent ensemble ; l’un a été excommunié. A la sortie de la maison du chef de village où j’étais allé m’enquérir de la situation, Iréné Tehoungbo a promis passer à la maison me dire la vérité», a-t-il exposé. A la place publique, en présence du délégué et du public, poursuit-il, quand on a posé la question à Iréné, il a répondu que le fâ ne ment pas. Mais quand on lui demande s’il reconnait ainsi qu’il est coupable ou s’il reconnait avoir empoisonné, sa réponse n’est pas claire. Mais Macaire Coffi a précisé qu’entre temps, ils ont demandé aux gendarmes de venir sur les lieux afin de contenir la furie des habitants par rapport à un soulèvement éventuel quand Iréné reconnaîtra qu’il a empoisonné le défunt. Les gendarmes ont été prompts et se sont vite exécutés.
Puis le ministère public de demander à la partie civile s’il a jamais consulté le fâ. «Oui, mais je ne peux pas certifier sur la base de cette pratique que c’est lui qui a empoisonné ; toutefois sur la base de ses propres déclarations ou aveux, je peux avancer ça», atteste-t-il.
Appelé à se prononcer sur les sévices subis à la gendarmerie, Macaire Coffi a objecté : «Je ne peux pas le dire. Sur la cause de l’empoisonnement de son frère, l’accusé a déclaré que c’est parce que la victime ne le fréquente plus après qu’il ait été excommunié, qu’il a posé cet acte ; c’est après cela que le chef de brigade lui a tapé à l’épaule».
Les maux de ventre et les vomissements sont les symptômes usuels d’une victime d’empoisonnement mais Henri n’a montré aucun signe du genre, selon la partie civile.
A la question de la défense assurée par Me Magloire Yansunnou, de savoir s’il y a des caïmans à Grand Popo, il répond oui.
Puis le président de la cour a fait lire certaines pièces du dossier notamment le certificat médical, l’expertise médico-légale et psychiatrique.
Dans ses réquisitions, Julien Tiamou a déclaré qu’en Afrique en général et au Bénin en particulier, l’homme croit aux forces invisibles. Lorsqu’il y a un décès, le devin est consulté pour en connaître l’origine. Le culte fâ a été importé et comporte 256 signes. Il a été mis à contribution dans ce dossier. Selon l’abbé Gilbert Dagnon, le fâ est un intermédiaire pratiqué, selon deux modes de consultation ; des cas où l’oracle correspond à la réalité. Quel est l’impact du fâ dans ce dossier ?, s’interroge-t-il. Après le rappel des faits, Julien Tiamou a retenu que l’accusé a invité la victime, lui a fait boire du sodabi mélangé à la bile de caïman. Cet acte qu'il qualifie d'empoisonnement, tombe sous le coup des articles 301 et 302 al 1 du Code pénal. L’empoisonnement, selon lui, suppose la réunion de 3 éléments constitutifs : l’attentat à la vie par l’administration de substance, l’intention de donner la mort. «Il est curieux qu’il ait nié tout en bloc ce matin ; le fait de nier est un moyen de défense inopérant ; ce qui est constant, Henri Hadé se portait bien, n’avait aucun problème avant qu’il ne l’invite à boire», a soutenu Julien Tiamou. Et le ministère public de retenir que l’intangibilité et la protection de la vie humaine sont sacrées. «La mort par empoisonnement constitue un acte très grave. Dieu seul est l’auteur de la vie et c’est à lui seul d’y mettre un terme. Henri et Iréné sont des cousins, des frères», soutient-il. Il poursuit que le poison est une arme dangereuse et que le législateur s’est montré sévère par rapport à sa répression.

Le fâ ne ment pas

Quels que soient les effets, l’auteur doit être puni, rappelle-t-il. Et Julien Tiamou d’ajouter que la partie civile n’a aucun intérêt à mentir, ils sont tous parents. «Le fâ ne ment pas et il est constant que l’accusé a reconnu avoir fait boire le poison à la victime. Selon Roger Merle et André Vitu dans Traité de droit criminel, l’infraction est consommée même si l’issue fatale ne se produisait pas ; l’empoisonnement est de ce point de vue une infraction formelle ; la mort de la victime n’est pas nécessaire pour que l’infraction soit constituée. Les poisons peuvent provenir du règne animal ou végétal ; le poison ici est la bile de crocodile ; il sentait des douleurs abdominales contrairement à ce que Macaire Coffi a dit.
Il ne fait l’ombre d’aucun doute que l’élément matériel existe, poursuit encore le ministère public. Rinçant le verre et jetant le reste de la bile, tout cela prouve, selon Julien Tiamou que l’accusé avait bien planifié de tuer. De plus, il a retiré la seringue, ce qui parachève qu’il avait bien l’intention de tuer, fait observer le ministère public qui enchaine que selon Jean Planque, le crime se déroule à l’intérieur d’une même famille ; le crime est constitué dans tous ses éléments, conclut-il.
Aucun fait justificatif, l’ordre de la loi, le commandement de l’autorité légitime ne peut être invoqué ici, soutient-il. L’accusé a agi délibérément.

L'accusé mérite la peine de mort

L’accusé ne peut être acquitté au bénéfice du doute et dès lors que l’infraction est constituée en tous ses éléments, l’accusé mérite la peine de mort. Le Bénin ayant ratifié le protocole facultatif à la peine de mort, elle ne saurait être appliquée à Iréné Tehoungbo. Il a alors pour cette raison requis de le condamner aux travaux forcés à perpétuité.
C’est alors que la défense de l’accusé assurée par Me Magloire Yansounou s’est écriée. «J’ai des interrogations : à quoi servent les commissions d’office pour faire croire que la justice est dite ? En fin de procédure au moment où tout est cuit ; c’est trop tard, les carottes sont cuites, le sort de l’accusé est scellé. Malgré les évidences, le droit ne sera pas dit. Si j‘avais été commis au départ, mon client ne sera pas condamné», fait-il remarquer.
Pour Me Magloire Yansounou, l’aveu n’est pas la reine des preuves comme l’ont dit Roger Merle et André Vitu, c’est ce que je vais démontrer, insiste-t-il. «Le fâ ne ment jamais, voilà tout le dossier ; au Bénin, on ne meurt jamais de mort naturelle, a-t-il rappelé. «Sans mobile apparent », c’est le titre d’un film et c’est à cela que se résume ce dossier, relève-t-il. «Vendredi 21 février 2011, une troupe de zangbéto se rend à Porto-Novo ; la victime est prise d’un malaise, retour précipité ; dans ce monde, tout le monde croit au fâ ; il invente l’histoire de buvette pour se dédouaner, a déclaré la défense. «Nous sommes des scientifiques et devons raisonner en tant que tel. Le médecin qui l’a reçu dit qu’il est difficile d’affirmer l’origine infectieuse des troubles, car il n’a rien vu qui puisse révéler l’empoisonnement. Sa tension était à 22/10 au lendemain d'un empoisonnement, rappelle la défense; on n’a pas lu selon lui, scientifiquement le rapport, on s’est dit qu’il a avoué; rappelle-t-il encore.

Demander un autopsie

L’analyse scientifique montre qu’il est un hypertendu, le fâ a dit, donc l’hypertension n’existe plus. Quand on va plus loin, on peut se demander pourquoi la tension a été écartée ; encore qu’aujourd’hui, il vient vous dire que ce n’est pas lui, observe-t-il. C’est une drôle de façon de proclamer que c’est lui. Parce que chaque fois, il demande clémence, le ministère public déduit qu’il est coupable.
Pour Me Magloire Yansounou, la preuve, la matérialité des faits n’est pas établie et le médecin même dit qu’il n’est pas convaincu. S’il avait eu un avocat, il aurait demandé une autopsie, et ç’aurait été une possibilité d’épargner mon client de cette infamie et le condamner pour des faits non avérés. D’où le défaut de matérialité des faits.
«Par rapport à l’intention criminelle, elle seule ne suffit pas, il faut que l’intention soit accompagnée ; de plus, on n’a pas vérifié la toxicité de la bile de caïman et on veut condamner à mort. Notre justice serait piètre si on agissait ainsi», indique-t-il. Et de poursuivre que la seule faute de son client est de ne pas avoir eu l’argent pour prendre un avocat et l’Etat ne lui en a pas donné au moment où il le fallait ; dans le secret de votre délibéré, il faut vous poser la question si ce n’est pas la tension qui a tué la victime ?
Ensuite si vous hésitez entre l’empoisonnement et la tension, c’est le doute qui l'emporte et vous l’acquitterez. Pour moi, il est innocent, on l’a livré.
La cour s’est retirée pour délibérer et elle revient déclarer coupable du crime d’empoisonnement Iréné Tehoungbo sur la base des articles 301 et 302 du Code pénal, puis le condamne à la peine de 20 ans de travaux forcés, et aux dépens. Elle le dispense de l’interdiction de séjour.