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Carnet d’un voyage au cœur de l'empire du Milieu: De Shanghai à Yiwu, regarder la Chine et penser au Bénin

International

La Chine ouvre ses portes commerciales à l’Afrique. Mais qui saura en profiter ? De Kunshan à Yiwu, jusqu’aux douanes de Pékin, mon dernier voyage interroge les chances du Bénin de faire de son ananas, de son cajou et de son coton les prochains ambassadeurs de ses exportations.

Par   Josué F. MEHOUENOU, le 15 oct. 2026 à 09h27 Durée 3 min.
#Chine #Shanghai #Pékin

Il y a des voyages où l’on commence par les monuments. En Chine, j’ai commencé par les flux. À Shanghai, tout circule. Les voitures glissent entre les immeubles. Les trains avalent les distances. Les conteneurs quittent les ports. Les commandes passent d’un écran à l’autre. Les marchandises changent de mains avec une rapidité qui finit par donner l’impression que la ville entière est en mouvement. Shanghai ne m’a pas seulement impressionné par ses gratte-ciel. Elle m’a surtout interrogé. Je venais découvrir la modernisation à la chinoise. Je pensais trouver des réponses dans les infrastructures et les technologies. J’en ai trouvé aussi dans quelque chose de moins spectaculaire à savoir la capacité à relier les choses. Le port est relié aux entreprises. Les entreprises aux marchés. Les marchés aux plateformes numériques. Les plateformes aux consommateurs. Et les administrations accompagnent cette circulation.

Très vite, une pensée m’accompagne. Que manque-t-il au Bénin pour que ses propres richesses entrent dans cette grande circulation mondiale ? Nous avons un port. Nous avons des producteurs. Nous avons du coton, de la noix de cajou, de l’ananas. Nous avons des entrepreneurs. Mais avons-nous suffisamment relié ces éléments entre eux ? La question restera avec moi pendant tout le voyage.

Quand un grain de café devient une leçon pour le Bénin

À Kunshan, je pensais parler de café. Mais je découvre une histoire beaucoup plus vaste. Dans les installations de l’entreprise Cafebreak, les sacs de grains racontent déjà l’Éthiopie, l’Ouganda, le Kenya… Yinghao Tang, responsable du commerce électronique de l’entreprise, parle avec passion des origines, des arômes et de la diversité des cafés africains. Cafebreak importe déjà plus de dix mille tonnes du continent, selon ses déclarations, et souhaite aller plus loin. Je regarde les sacs. Je pense à nos champs. Quelque part en Afrique, un producteur récolte un grain. À Kunshan, ce grain devient une matière première pour un torréfacteur. Puis un produit commercial. Puis une tasse. Et enfin, une expérience pour un consommateur.

Et c’est là que Kunshan me ramène au Bénin. Pourquoi notre ananas ne pourrait-il pas devenir plus qu’un fruit ? Pourquoi notre cajou ne pourrait-il pas devenir plus qu’une noix exportée ? Pourquoi notre coton ne pourrait-il pas devenir plus qu’une fibre ? J’imagine un ananas béninois qui arrive en Chine sous plusieurs formes comme le frais, le séché, en jus, en purée, en confiture... Je m’imagine ensuite une noix de cajou béninoise triée, grillée, conditionnée, présentée dans un emballage adapté au consommateur chinois. Je m’imagine aussi et surtout du coton béninois transformé en fil, en tissu, puis en vêtements portés dans des localités chinoises Shenzhen, Nanjing, Chengdu, Wuhan, Xi’an... Ce rêve, Martial Agossou Godonou y croit. Producteur de coton dans la commune de Zagnanado, l’homme de 49 ans pense que «c’est une occasion à saisir. Mais il faudrait que des entreprises viennent transformer les produits ici, pour créer des emplois et permettre aux producteurs de mieux valoriser leur récolte. Nous ne voulons pas que cette opportunité profite uniquement aux grands exportateurs ».

Ce que Le zéro droit de douane signifie pour le Bénin

À Pékin, les chiffres prennent le relais des odeurs de café. Dans une salle de l’Administration générale des douanes de Chine, Zhang Xiaohui, responsable des affaires internationales, présente les nouvelles mesures commerciales. Depuis le 1er mai 2026, la Chine applique le zéro droit de douane aux pays africains ayant des relations diplomatiques avec elle, selon les modalités prévues pour les différents groupes de pays. Les 33 pays africains classés parmi les moins avancés bénéficient déjà de cette politique depuis décembre 2024. Vingt autres pays ont rejoint le dispositif en 2026 pour une période de deux ans. Le Bénin est donc dans cette grande histoire de l’ouverture du marché chinois.

Pour un journaliste, la mesure peut sembler technique. Pour un producteur, elle peut être décisive. Un droit de douane supprimé peut améliorer la compétitivité d’un produit. Il peut rendre une marchandise plus attractive à l’arrivée. Il peut donner à une entreprise africaine une chance supplémentaire de pénétrer un marché immense. Mais en écoutant les responsables chinois, je comprends que le zéro droit de douane n’est pas un marché conquis. C’est une possibilité. La Chine peut ouvrir ses portes. Mais qui va les franchir ? Avec quels produits ? Quelle qualité ? Et surtout, avec quelle stratégie? Pour le Bénin, ces questions prennent des noms très concrets comme ananas, cajou, coton, soja… Fébée Ahouandjinou, transformatrice de produits agricoles à Bohicon soutient qu’on « parle beaucoup des grandes opportunités, mais il ne suffit pas d’avoir un bon produit. Il faut connaître les acheteurs, les exigences commerciales et les procédures. Nous avons besoin d’informations fiables et de contacts directs avec les importateurs chinois ».

Pour notre pays, cette ouverture n’est pas seulement une donnée commerciale. C’est un miroir. Elle nous oblige à nous demander si nous sommes prêts à produire suffisamment, à transformer davantage, à respecter les normes, à construire des marques, à maîtriser la logistique et à comprendre le consommateur chinois. Et c’est peut-être là que se trouve le véritable enjeu des relations sino-béninoises. Jusqu’ici, nous avons beaucoup parlé d’infrastructures, de coopération, d’investissements et de grands projets. Le prochain chapitre pourrait être celui des produits.

De l’ananas béninois qui inonde le marché en Chine. Du cajou béninois qui entre dans les habitudes de consommation. Du coton béninois qui devient tissu, vêtement ou marque. Du produit transformé au Bénin qui voyage jusqu’à Pékin, Shanghai ou Kunshan. Sur le chemin du retour, je repense à cette image de Kunshan. La Chine a ouvert une porte. Au Bénin de décider ce qu’il veut y faire entrer. Et peut-être qu’un jour, dans un café de Kunshan, quelqu’un commandera une boisson accompagnée d’une tranche d’ananas béninois, d’une poignée de noix de cajou du Bénin ou d’un produit emballé dans un tissu fabriqué à partir du coton béninois. Ce jour-là, le «zéro droit de douane » ne sera plus seulement une politique commerciale. Il aura le goût, la couleur et la texture du Bénin. Et le regard que je porte aujourd’hui sur la modernisation à la chinoise tient peut-être dans cette conviction que le développement commence lorsque nous cessons de demander seulement ce que le monde peut faire pour nous, et que nous commençons à nous demander ce que nous sommes capables d’offrir au monde.

Une porte ouverte ne suffit pas

Mon voyage s’achève, mais une question demeure. De Shanghai à Kunshan, de Yiwu à Pékin, je repense aux sacs de café africain, aux étals débordant de marchandises, aux échanges avec les professionnels chinois et africains, ainsi qu’aux chiffres communiqués par les douanes chinoises. En 2025, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont atteint 348,81 milliards de dollars, un record historique. Une performance qui témoigne de l’ampleur des opportunités, sans pour autant dire qui en tire réellement profit. Car derrière les chiffres, il y a des producteurs, des entreprises, des emplois et des économies qui cherchent leur place. Pour le Bénin comme pour le reste du continent, l’enjeu est désormais de convertir cette ouverture commerciale en richesse durable. Cela suppose de produire davantage, de gagner en qualité, de transformer localement et de nouer des partenariats capables de faire remonter les producteurs africains dans la chaîne de valeur. Il ne suffit pas d’avoir accès au marché chinois. Encore faut-il pouvoir y imposer ses produits, y défendre ses intérêts et en tirer des bénéfices concrets.


La conquête du marché chinois passe aussi par les échanges entre professionnels africains et chinois.

Sur le chemin du retour, une conviction s’est imposée à moi. La Chine a ouvert une porte, mais c’est à l’Afrique, et au Bénin en particulier, de décider jusqu’où elle veut aller. Une porte est ouverte, un marché existe, des produits peuvent être valorisés. Reste à transformer le potentiel en présence, et la présence en prospérité. Car si l’accès au commerce mondial est une opportunité, y conquérir durablement sa place relève d’un choix stratégique.