La Nation Bénin...
À un moment où les droits humains sont confrontés à des défis sans précédent : multiplication des conflits armés, rétrécissement de l’espace civique, montée des discours de haine, crises climatiques et remise en question du multilatéralisme, la nomination d’Awa Dabo au poste de Haut-Commissaire adjointe des Nations Unies aux droits de l’homme revêt une portée particulière.
Vous avez pris vos fonctions à un moment où la communauté internationale est confrontée à une combinaison sans précédent de conflits armés, de rétrécissement de l'espace civique, de recul démocratique, d'urgences climatiques et de tensions géopolitiques croissantes. En tant que Haut-Commissaire adjointe aux droits de l'homme, quelles seront vos principales priorités et quelle nouvelle perspective souhaitez-vous apporter au Haut-Commissariat ?
Awa Dabo : Le monde a profondément changé et les Nations Unies doivent évoluer en conséquence. Les contraintes financières qui affectent actuellement le système des Nations Unies sont importantes, mais elles représentent également une occasion de renforcer l'Organisation plutôt que de simplement préserver les structures existantes.
Ma première priorité est de bâtir un Haut-Commissariat aux droits de l'homme plus solide. Grâce à des initiatives telles que Ohchr 2.0 et UN80, nous souhaitons rapprocher les droits de l'homme des populations, en renforçant notre présence dans les pays et en veillant à ce que notre action produise des résultats concrets là où ils sont le plus nécessaires.
Ma deuxième priorité concerne notre personnel. Les professionnels des droits de l'homme travaillent depuis plusieurs années sous une pression exceptionnelle, répondant simultanément à de multiples crises tout en faisant face à une incertitude croissante. Soutenir leur bien-être et renforcer leur résilience est indispensable si nous voulons qu'ils continuent à remplir efficacement notre mandat.
Enfin, le rétablissement de la confiance est fondamental. Trop souvent, le public juge l'ensemble des Nations Unies à travers les blocages politiques observés dans les instances intergouvernementales, sans percevoir le travail remarquable accompli chaque jour par le personnel des Nations Unies à travers le monde. Nous devons restaurer la confiance entre l'Organisation, les États Membres et les populations que nous sommes appelés à servir.
Une grande partie de votre carrière a été consacrée à la prévention des conflits et au maintien de la paix. Trop souvent, les violations des droits de l'homme ne sont prises en compte qu'après le déclenchement des violences.
Comment la communauté internationale peut-elle mieux intégrer les droits de l'homme dans les mécanismes d'alerte précoce et la diplomatie préventive avant que les crises ne dégénèrent ?
L'une des leçons les plus importantes que j'ai tirées de mon parcours est que la consolidation de la paix ne commence pas lorsque le conflit éclate ; elle commence par la prévention.
Les droits de l'homme, l'action humanitaire, le développement et la consolidation de la paix ne constituent pas des agendas distincts ; ils sont profondément interdépendants.
Prévenir les crises suppose de s'attaquer aux causes profondes de l'instabilité avant que la violence ne s'installe. Cela implique de travailler étroitement avec les communautés locales, de comprendre les contextes historiques et sociaux, d'être à l'écoute des personnes directement concernées et de veiller à ce que les droits de l'homme soient pleinement intégrés à chaque étape des efforts de prévention.
Les droits de l'homme ne devraient jamais être considérés comme un simple volet supplémentaire de la réponse aux crises. Ils constituent au contraire le fondement normatif et éthique sur lequel reposent une paix durable, la résilience et le développement durable.
Après avoir longtemps travaillé au sein du Bureau d'appui à la consolidation de la paix des Nations Unies, vous avez pu constater directement les liens entre paix, développement et droits de l'homme.
Pensez-vous que le système des Nations Unies soit aujourd'hui suffisamment intégré dans son approche, ou subsiste-t-il encore des cloisonnements institutionnels qui limitent l'efficacité de l'action ?
Au cours de la dernière décennie, les Nations Unies ont réalisé des progrès considérables afin de renforcer la cohérence entre leurs piliers humanitaire, développement, paix et droits de l'homme.
Les premiers travaux menés autour du nexus humanitaire-développement-paix illustrent une prise de conscience croissante : les crises complexes auxquelles nous sommes confrontés aujourd'hui ne peuvent être résolues par des interventions isolées ou sectorielles.
D'autres réformes importantes, notamment celles du système des Coordonnateurs résidents, la mise en place des Cadres de coopération des Nations Unies pour le développement durable, ainsi que des instruments tels que le Fonds pour la consolidation de la paix et les mécanismes d'analyse conjointe destinés à éclairer notre action au niveau national, ont également contribué à renforcer la collaboration au sein du système des Nations Unies.
Bien qu'il reste encore des progrès à accomplir, nous avançons progressivement vers une approche véritablement intégrée, dans laquelle les droits de l'homme, le développement et la consolidation de la paix se renforcent mutuellement, plutôt que d'évoluer dans des silos institutionnels.
Le droit international et le système multilatéral sont de plus en plus remis en question sous l'effet des rivalités géopolitiques et d'une application sélective des normes internationales.
Dans quelle mesure cette évolution vous préoccupe-t-elle, et quelles réformes pourraient renforcer la crédibilité du système international des droits de l'homme ?
Le système multilatéral traverse indéniablement une période de profondes difficultés. Les tensions géopolitiques croissantes mettent à rude épreuve la coopération internationale et rendent notre travail de plus en plus complexe.
Les droits de l'homme sont devenus fortement politisés. Des questions telles que les migrations, l'égalité entre les femmes et les hommes ou encore les droits des personnes Lgbtqi+ sont trop souvent instrumentalisées dans des débats politiques plus larges.
Malgré ces défis, je demeure profondément optimiste. Partout où je me rends, je rencontre des femmes et des hommes qui continuent de croire aux valeurs universelles de dignité humaine, d'égalité et de justice.
Les Nations Unies ont déjà engagé un vaste processus de réforme destiné à bâtir une Organisation plus forte, capable de répondre aux défis actuels et émergents. Le Haut-Commissariat aux droits de l'homme avait d'ailleurs entrepris sa propre réforme bien avant cela, avec l'ambition de rapprocher les droits de l'homme des populations, en mettant davantage l'accent sur l'impact concret et les résultats.
Notre mission consiste désormais à restaurer la confiance, à répondre aux attentes des populations que nous servons et à travailler avec l'ensemble des acteurs afin de renforcer le système international des droits de l'homme.
L'Alliance mondiale pour les droits de l'homme, récemment lancée, constitue à cet égard un instrument particulièrement prometteur. Elle nous offre un cadre permettant de développer des alliances et des partenariats, de mutualiser nos objectifs, nos capacités et nos ressources au service des droits de l'homme, non seulement entre les États Membres, mais également entre les Nations Unies et les populations que nous avons pour mandat de servir.
Les mécanismes internationaux se concentrent souvent sur la documentation des violations des droits de l'homme et sur l'obligation de rendre des comptes. Pourtant, une paix durable suppose également la réconciliation et le renforcement des institutions.
Comment les institutions de défense des droits de l'homme peuvent-elles contribuer plus efficacement à prévenir les crises futures plutôt que de simplement y répondre ?
Une prévention efficace commence par une compréhension approfondie du contexte.
Il est impossible de traiter les causes profondes des conflits sans comprendre les réalités historiques, politiques et sociales des pays et des communautés dans lesquels nous intervenons.
Cela exige d'être à l'écoute des populations locales, de dialoguer véritablement avec les communautés concernées et de reconnaître les organisations locales de la société civile comme de véritables partenaires, plutôt que comme de simples bénéficiaires.
Si l'expertise internationale demeure indispensable, une paix durable ne peut être obtenue qu'à travers une appropriation locale des processus, une participation inclusive et des solutions solidement ancrées dans les réalités du terrain.
Le changement climatique est désormais reconnu non seulement comme un enjeu environnemental, mais également comme un facteur de déplacements de populations, de conflits et d'inégalités.
Comment les gouvernements devraient-ils mieux intégrer la justice climatique dans leurs politiques relatives aux droits de l'homme ?
Aujourd'hui, les droits de l'homme vont bien au-delà des seuls droits civils et politiques.
Les conséquences du changement climatique touchent directement au cœur même des droits fondamentaux. Elles compromettent les progrès accomplis depuis des décennies et créent de nouveaux obstacles à leur pleine réalisation.
Comme c'est souvent le cas, ce sont les populations les plus vulnérables et les plus pauvres qui en subissent les conséquences les plus lourdes.
L'accès à l'eau potable, à l'éducation, aux soins de santé, à un logement décent ainsi qu'à un environnement sain est aujourd'hui de plus en plus reconnu comme faisant partie intégrante des droits fondamentaux.
La justice climatique nous permet d'aborder ces enjeux sous l'angle de l'équité, de l'inclusion et de la prise en compte des vulnérabilités propres aux différents groupes de population.
La sensibilisation croissante de l'opinion publique, suscitée par les récentes crises mondiales, offre une occasion unique d'intégrer pleinement les droits de l'homme dans l'ensemble des politiques publiques, y compris les politiques climatiques.
La justice climatique ne devrait donc pas être considérée comme une question environnementale distincte, mais comme une composante essentielle et indissociable des droits de l'homme.
Vous avez consacré une grande partie de votre carrière aux questions africaines. Comment voyez-vous la contribution de l'Afrique à l'élaboration du futur agenda mondial des droits de l'homme ?
Quels enseignements les autres régions peuvent-elles tirer de l'expérience africaine en matière de consolidation de la paix, de médiation et de résilience des communautés?
L'Afrique a un rôle de plus en plus essentiel à jouer dans l'avancement de l'agenda mondial des droits de l'homme, tant en raison de la richesse de son expérience que des enseignements qu'elle peut partager, mais aussi de son importance stratégique sur la scène internationale.
À cet égard, les États africains, la société civile et le secteur privé disposent d'un potentiel considérable pour influencer les débats internationaux en apportant des perspectives ancrées dans les réalités diverses du continent.
Je suis convaincue que les États africains ont aujourd'hui une occasion unique de contribuer à façonner le discours international sur les droits de l'homme en mettant l'accent sur des priorités susceptibles d'améliorer concrètement la vie des populations africaines, notamment le développement durable, la coopération multilatérale ainsi que les technologies nouvelles et émergentes.
Le secteur privé africain, particulièrement dynamique, a également un rôle déterminant à jouer dans la promotion du développement durable, le renforcement de la coopération multilatérale et l'avancement des droits de l'homme.
Dans ce contexte, le rôle du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme est de faciliter un dialogue inclusif, de fournir des analyses fondées sur des données objectives et de créer des espaces propices où les États, la société civile et le secteur privé peuvent dialoguer et coopérer efficacement.
Vous avez constamment souligné l'importance de lutter contre les discriminations structurelles. Qu'elles soient fondées sur la race, l'origine ethnique, le genre, le handicap ou le statut social, les inégalités continuent de compromettre l'égalité d'accès à la justice et aux opportunités.
Quelles mesures concrètes les gouvernements devraient-ils privilégier pour faire de l'égalité une réalité vécue plutôt qu'un simple principe juridique ?
Les discriminations structurelles demeurent une réalité persistante.
En tant que femme africaine noire, mais également à travers l'expérience vécue par ma propre fille, je sais combien le racisme et les discriminations continuent d'influencer et de limiter les trajectoires de nombreuses personnes.
La représentation est donc essentielle.
Il est fondamental que les jeunes puissent voir des femmes et des personnes d'ascendance africaine occuper des fonctions de responsabilité. Cela leur montre que ces postes leur sont également accessibles et renforce leur sentiment d'appartenance ainsi que leur confiance dans leurs propres possibilités.
Dans le même temps, les États et les institutions doivent poursuivre et intensifier leurs efforts pour combattre toutes les formes de discrimination et promouvoir une égalité réelle et effective.
À une époque où les financements destinés à l'action humanitaire et au développement sont soumis à de fortes pressions, les programmes relatifs aux droits de l'homme sont eux aussi confrontés à des contraintes budgétaires.
Quels risques cette situation fait-elle peser sur les populations les plus vulnérables, et comment la solidarité internationale peut-elle être revitalisée ?
Les contraintes financières auxquelles les Nations Unies sont actuellement confrontées comptent parmi les défis les plus importants de notre époque.
Il nous appartient collectivement de faire en sorte que ces limitations n'affaiblissent pas le pilier des droits de l'homme, mais qu'elles deviennent au contraire un catalyseur nous permettant de renforcer notre efficacité et d'accroître notre impact.
Les initiatives Ohchr 2.0 et UN80 s'inscrivent pleinement dans cette logique. Elles visent à consolider l'Organisation dans un contexte de ressources réduites.
L'objectif n'est pas simplement de préserver les acquis existants, mais de bâtir un système des droits de l'homme plus robuste, plus résilient et plus réactif, capable de répondre aux défis mondiaux en constante évolution.
Cette mobilisation des ressources doit également bénéficier à l'ensemble de nos partenaires, qui font partie intégrante de l'écosystème des droits de l'homme, notamment ceux qui œuvrent aux niveaux national et local.
Comme nous, nombre d'entre eux subissent les conséquences dramatiques des réductions budgétaires, alors même qu'ils accomplissent un travail irremplaçable dans des contextes extrêmement difficiles et complexes.
Tout au long de votre carrière, vous avez travaillé à l'intersection des droits de l'homme, de l'action humanitaire, du développement et de la consolidation de la paix.
En regardant vers l'avenir, qu'est-ce qui vous donne de l'espoir ? Quel message souhaiteriez-vous adresser aux gouvernements, à la société civile, aux jeunes et à la prochaine génération de défenseurs des droits de l'homme ?
Ce qui me donne de l'espoir, c'est la prise de conscience et l'engagement croissants des jeunes.
La génération actuelle est plus informée, plus connectée et plus disposée que jamais à poser des questions difficiles et à remettre en cause le statu quo. Cela me rend véritablement optimiste pour l'avenir.
Je vois également une occasion unique de renforcer encore davantage l'intégration des droits de l'homme dans l'ensemble du système des Nations Unies.
Les droits de l'homme ne doivent pas être considérés comme la seule responsabilité du Haut-Commissariat aux droits de l'homme ; ils constituent une responsabilité partagée qui doit guider l'action de toutes les composantes de l'Organisation.
Mon message aux gouvernements, à la société civile et aux jeunes est simple :
La protection de la dignité humaine est une responsabilité collective.
Les droits de l'homme ne sont pas un idéal abstrait ; ils constituent le fondement de la paix, du développement durable et de la coopération internationale.
Si nous continuons à travailler ensemble, à renforcer nos partenariats et à rétablir la confiance, je suis convaincue que nous pourrons apporter des changements durables et significatifs dans la vie des populations?
Originaire de Gambie, Awa Dabo est la première personne d’origine africaine à accéder à cette fonction au sein du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (Hcdh), marquant ainsi une étape importante dans la représentation et la diversité au sein des instances internationales chargées de la protection des droits fondamentaux.
Forte d’une vaste expérience dans les domaines du relèvement, de la consolidation de la paix, de la justice transitionnelle, des affaires humanitaires et du développement, Mme Awa Dabo met au service de ses nouvelles fonctions une expertise approfondie des défis auxquels sont confrontées les sociétés en crise et des réponses multilatérales nécessaires pour favoriser la paix, la résilience et un développement durable.
Dans cet entretien, l’avocate Gambienne revient sur ses priorités, sur les moyens de renforcer l’action du Hcdh face aux crises actuelles, ainsi que sur les enjeux liés à la défense universelle des droits humains à l’heure où les principes fondamentaux du système international sont soumis à de fortes pressions.
Awa Dabo, Haut-Commissaire adjointe des Nations Unies aux droits de l’homme