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Soudan: El-Obeid, nouvel épicentre de la faim

International

Depuis plusieurs mois, la ville d’El-Obeid, capitale de l’État du Kordofan du Nord, au Soudan, absorbe un afflux continu de populations déplacées par la guerre. Le Programme alimentaire mondial (Pam) alerte sur une situation qui se dégrade rapidement, alors que les stocks alimentaires s’amenuisent et que le risque de famine menace de nouveau certaines régions du pays.

Par   Catherine Fiankan-Bokonga, Correspondante accréditée auprès de l’Office des Nations Unies à Genève (Suisse), le 20 juil. 2026 à 12h01 Durée 2 min.
#Programme alimentaire mondial (Pam) #Soudan

Depuis Kosti, Abdallah Aldawart, directeur du Programme alimentaire mondial (Pam) pour le Soudan, revient d’une mission de terrain à El-Obeid avec un constat alarmant : « ce que j’ai vu est une ville qui devient l’épicentre de la crise des déplacements et de la faim ».

Ville d’environ 500 000 habitants avant le déclenchement de la guerre, elle accueille aujourd’hui des centaines de milliers de personnes déplacées. Selon certaines estimations, sa population aurait presque doublé sous l’effet des arrivées successives en provenance du Kordofan du Sud, du Kordofan de l’Ouest, du Kordofan du Nord et même du Darfour, régions durement touchées par les combats.

Dans les camps de déplacés, la saturation est devenue la norme. Plus de 120 000 personnes vivent dans le seul camp officiel de déplacés internes, appelé Unified IDP Camp, installé avec des tentes et des abris précaires. Mais beaucoup d’autres familles ont trouvé refuge auprès de communautés d’accueil déjà fragilisées ou survivent dans des abris improvisés construits avec les matériaux disponibles. « La ville est sous pression. La nourriture, l’eau et le carburant sont devenus des préoccupations majeures », explique le responsable du Pam à la presse accréditée auprès de l’Onu à Genève. « Nous apportons une assistance alimentaire à plus de 100 000 personnes à El-Obeid, mais cela ne suffit pas. Beaucoup d’autres habitants ont besoin d’une aide urgente ».

Une population qui partage le peu qu’elle possède

Malgré l’ampleur de la crise, un élément frappe les équipes humanitaires : la solidarité des habitants d’El-Obeid envers les nouveaux arrivants. Dans une ville où les ressources sont déjà limitées, les familles d’accueil partagent leur nourriture et leurs maigres réserves avec les déplacés. Une générosité rendue encore plus nécessaire par les contraintes financières qui frappent les opérations humanitaires. Faute de moyens suffisants, le Pam ne peut distribuer actuellement que la moitié des rations alimentaires prévues. Dans certains cas, les bénéficiaires partagent eux-mêmes ces rations réduites avec d’autres familles dans le besoin, diminuant encore davantage la quantité de nourriture disponible.

Problème d’accès à l’eau et au carburant

Au-delà de l’accès à la nourriture, la ville fait face à une crise croissante des services essentiels. Les coupures d’électricité régulières perturbent l’approvisionnement en eau potable, augmentant les risques sanitaires. Trente nouveaux cas de choléra ont déjà été enregistrés.

La pénurie de carburant complique également les opérations humanitaires et le transport commercial. Face aux pénuries de carburant qui paralysent les transports commerciaux, le Pam a dû mobiliser sa propre flotte de camions pour acheminer chaque jour quelque 200 tonnes de vivres depuis les entrepôts de ses partenaires humanitaires jusqu’aux points de distribution, permettant ainsi de maintenir l’aide alimentaire aux populations les plus vulnérables. Des stocks alimentaires ont été prépositionnés afin de permettre, si les conditions sécuritaires le permettent, une extension rapide de l’aide à plus de 250 000 personnes dans et autour d’El-Obeid. Mais cette mobilisation a un coût : certaines réserves initialement prévues pour faire face à la saison des pluies ont dû être redirigées vers la réponse d’urgence actuelle, laissant craindre de nouvelles difficultés dans les prochains mois.

Près de 20 millions de Soudanais menacés par l’insécurité alimentaire

La situation d’El-Obeid illustre une crise nationale d’une ampleur exceptionnelle. Selon le Pam, plus de 19,5 millions de personnes au Soudan souffrent actuellement d’une insécurité alimentaire aiguë. Parmi elles, environ 770 000 personnes vivant dans quatorze zones sont exposées à un risque de famine.

Dans le district de Sheikan, qui comprend El-Obeid ainsi que les zones voisines de Bara et Gharb Bara, près de 400 000 personnes sont déjà confrontées à des niveaux d’urgence alimentaire correspondant à la phase 4 de la classification IPC, nécessitant une assistance immédiate pour éviter des décès liés à la faim.

Mais les opérations humanitaires restent gravement limitées par l’insécurité et le manque de financement. Les combats, les frappes de drones et les restrictions d’accès empêchent régulièrement les organisations d’atteindre les populations les plus vulnérables. En juin seulement, les violences ont empêché le Pam de fournir une aide vitale à environ 200 000 personnes.

Des stocks alimentaires qui pourraient s’épuiser dès l’automne

Le Pam avertit que ses opérations au Soudan sont « sous une pression extrême ». Sans nouveaux financements, les stocks alimentaires pourraient être sévèrement réduits dès septembre et totalement épuisés en octobre. Les aliments spécialisés destinés à prévenir et traiter la malnutrition pourraient manquer dès le mois d’août.

L’organisation estime avoir besoin de 646 millions de dollars entre juin et novembre 2026 pour venir en aide à 8,5 millions de personnes et soutenir également la reprise de la production agricole locale.

Alors que le conflit soudanais entre dans sa troisième année et que les déplacements continuent de s’intensifier, El-Obeid apparaît désormais comme un nouveau symbole d’une crise humanitaire où la faim progresse plus vite que la capacité de réponse internationale.

Catherine Fiankan-Bokonga