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Ils pensaient décrocher un emploi dans le marketing, la finance ou les nouvelles technologies. Beaucoup parlaient couramment anglais, possédaient un diplôme universitaire et répondaient à une annonce publiée sur les réseaux sociaux. Quelques jours plus tard, leurs passeports étaient confisqués, leurs téléphones saisis et leur liberté anéantie. Enfermés dans des complexes hautement sécurisés en Birmanie, au Cambodge ou au Laos, ils sont contraints, sous la menace et la torture, d'escroquer des milliers d'internautes à travers le monde.
À l'occasion de la Journée mondiale de la lutte contre la traite des personnes, célébrée le 30 juillet sous le thème « Trapped Behind the Scam »
(« Piégés derrière l'arnaque »), l'Organisation internationale pour les migrations (Oim) met en lumière une forme de traite des êtres humains en pleine expansion : la criminalité forcée au service de gigantesques plateformes de fraude en ligne. « Les personnes enfermées dans ces centres d'escroquerie sont des victimes de la traite des êtres humains. Elles sont contraintes de commettre des crimes sous la violence, les menaces et la coercition. Elles doivent être protégées, et non punies », a insisté, à Genève, la Directrice générale de l'Oim, Amy Pope au cours d’une conférence de presse donnée à l’Onu.
Une industrie criminelle mondialisée
Longtemps associée à l'exploitation sexuelle ou au travail forcé, la traite des êtres humains s'est adaptée à l'économie numérique. Les organisations criminelles transnationales exploitent désormais Internet non seulement pour recruter leurs victimes, mais aussi pour industrialiser des escroqueries qui ciblent des particuliers sur tous les continents.
Les méthodes sont rodées. De fausses offres d'emploi promettent des salaires attractifs à l'étranger. Une fois arrivés en Asie du Sud-Est, les candidats découvrent qu'ils sont prisonniers de véritables forteresses. Toute tentative de fuite est sanctionnée. Les survivants décrivent des passages à tabac, des violences sexuelles, des privations de nourriture, des enfermements prolongés et un système d'endettement destiné à les maintenir sous contrôle.
Selon les estimations de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (Onudc), ces centres d'escroquerie auraient généré, en 2025, entre 88,3 et 114,1 milliards de dollars de pertes pour les victimes en Asie de l'Est, en Asie du Sud-Est, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Derrière ces chiffres se cache une économie criminelle extrêmement rentable, comparable, par son organisation, aux grands réseaux internationaux de trafic de drogue ou d'êtres humains.
Près de 300 000 personnes travailleraient aujourd'hui dans ces centres de fraude répartis entre la Birmanie, le Cambodge et le Laos. Si toutes n'ont pas été victimes de traite, un nombre important y ont été conduites par tromperie et demeurent prisonnières de réseaux auxquels elles ne peuvent échapper.
Les diplômés, nouvelles cibles des trafiquants
L'évolution la plus préoccupante est sans doute le profil des victimes. Les trafiquants ne ciblent plus uniquement les populations les plus précaires. Ils recrutent désormais des jeunes qualifiés, souvent diplômés de l'enseignement supérieur, capables de communiquer avec des victimes étrangères et de manipuler des outils numériques sophistiqués.
« Tout est présenté comme un emploi parfaitement normal», explique Amy Pope. Les annonces circulent principalement sur les réseaux sociaux et les plateformes de recrutement. Les candidats pensent rejoindre une entreprise internationale avant de découvrir qu'ils alimenteront une gigantesque machine à fraude.
Une explosion mondiale de la traite
Cette évolution s'inscrit dans une tendance plus large. Selon le Rapport mondial 2024 sur la traite des personnes publié par l'Onudc, le nombre de victimes détectées a augmenté de 25 % entre 2019 et 2022.
Les conflits armés, les catastrophes climatiques et les déplacements forcés alimentent cette progression en fragilisant des millions de personnes. Entre 2020 et 2023, plus de 202 000 victimes ont été officiellement identifiées dans le monde.
Les femmes et les filles demeurent les principales victimes de l'exploitation sexuelle, tandis que le travail forcé reste la première forme d'exploitation recensée. Les enfants représentent à eux seuls près de quatre victimes sur dix. Le rapport souligne également que la traite est devenue un phénomène profondément mondialisé : en 2022, des victimes originaires de 162 pays ont été exploitées dans 128 pays de destination.
Des victimes encore trop souvent criminalisées
Pour l'Oim, le principal défi consiste désormais à faire reconnaître le statut de ces personnes.
Libérées des centres d'escroquerie, les victimes affrontent souvent une seconde épreuve : celle d'être reconnues comme telles. Contraintes, sous la violence et les menaces, de participer à des fraudes en ligne, certaines sont pourtant traitées comme des criminels plutôt que comme des personnes exploitées.
Cette confusion entre victimes et auteurs d'infractions fragilise les efforts de lutte contre ces réseaux. Craignant d'être poursuivies, certaines hésitent à demander de l'aide, tandis que les trafiquants exploitent cette peur pour maintenir leur emprise.
À leur retour, les survivants doivent également surmonter de lourds traumatismes, l'endettement, la stigmatisation et la perte de leurs documents d'identité. Pour l'Oim, leur protection ne peut se limiter au sauvetage : elle doit inclure un accompagnement psychologique, juridique et social afin de permettre leur réintégration durable.
« Le sauvetage n'est que la première étape », rappelle Amy Pope
Depuis 2022, l'Oim a accompagné plus de 3.500 survivants originaires de 39 pays. Beaucoup rentrent chez eux profondément traumatisés, sans ressources, endettés et parfois dépourvus de tout document d'identité. La reconstruction est longue et suppose un accompagnement psychologique, juridique et social durable.
Face à l'extension rapide de cette nouvelle criminalité, l'organisation vient de lancer une stratégie régionale pour l'Asie-Pacifique couvrant la période 2026-2030. Son objectif : renforcer la prévention, améliorer l'identification des victimes, intensifier la coopération entre États et démanteler des réseaux criminels dont les activités dépassent largement les frontières nationales.
Car derrière chaque message frauduleux reçu sur un téléphone portable ou un ordinateur se cache peut-être une réalité plus sombre encore : celle d'un homme ou d'une femme privé de liberté, contraint, sous la menace, de participer à l'une des industries criminelles les plus lucratives de notre époque.
Amy Pope, Directrice générale de l'Oim