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Une enquête du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme révèle comment le commerce de la gomme arabique, ingrédient indispensable de milliers de produits du quotidien, contribue à alimenter un conflit qui ravage le Soudan depuis plus de trois ans. Une économie de guerre où ressources naturelles, contrebande et violations des droits humains sont désormais étroitement imbriquées.
Pendant que les combats se poursuivent au Soudan, une autre bataille se joue loin des champs de guerre, dans les chaînes d'approvisionnement mondiales. Derrière les sodas, les confiseries, les cosmétiques ou encore les médicaments consommés chaque jour à travers le monde se cache un produit stratégique : la gomme arabique. Selon un rapport publié par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (Hcdh), son commerce est devenu l'un des rouages d'une économie de guerre qui contribue à prolonger le conflit soudanais.
Richesses naturelles
Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023 entre les Forces armées soudanaises (Saf) du général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide (Rsf) du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », les deux camps ont progressivement transformé les ressources naturelles du pays en instruments de financement militaire. Contrôle des territoires, taxation des populations, pillages, exploitation des ressources minières ou agricoles: la guerre s'est muée en un système économique autonome. « Les immenses richesses naturelles du Soudan devraient profiter à sa population. Or, elles servent aujourd'hui à alimenter le conflit et à aggraver les violations des droits humains », déplore le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Volker Türk. « Cette économie de guerre doit être démantelée. »
La gomme arabique, matière première stratégique
Si l'or demeure la principale source de revenus du pays, la gomme arabique occupe une place particulière dans l'économie soudanaise. Avant le conflit, le Soudan assurait entre 70 et 80% des exportations mondiales de gomme arabique brute, faisant de cette résine naturelle extraite des acacias un produit indispensable pour de nombreuses industries internationales. Utilisée comme émulsifiant, stabilisant ou épaississant, elle entre dans la composition de milliers de produits alimentaires, pharmaceutiques et cosmétiques. Malgré une valeur économique inférieure à celle de l'or, elle constitue surtout un moyen de subsistance pour plusieurs millions de Soudanais. Or, cette filière est aujourd'hui profondément déstabilisée. Les producteurs, commerçants et transporteurs sont confrontés aux violences des groupes armés : extorsions, pillages, détentions arbitraires, menaces et destruction des infrastructures rythment désormais le commerce de cette précieuse résine. En mai 2025, les Forces de soutien rapide ont notamment pillé la Bourse de la gomme arabique d'El-Nuhud, au Kordofan occidental, ainsi que ses entrepôts remplis de marchandises prêtes à être exportées. Le pillage a provoqué un effondrement du commerce local et privé des milliers de familles de leur principale source de revenus.
Contrebande à grande échelle
À mesure que le pays s'est fragmenté, les circuits commerciaux se sont entièrement reconfigurés. La gomme produite dans les zones contrôlées par les Forces armées soudanaises continue, dans certains cas, de rejoindre Port-Soudan sur la mer Rouge via Kosti pour être exportée légalement. En revanche, une grande partie de la production issue des territoires contrôlés par les Rsf transite désormais clandestinement vers le Soudan du Sud, le Tchad ou encore la République centrafricaine. Depuis le marché de Souq al-Na'am, au Soudan du Sud, les cargaisons poursuivent leur route vers Juba puis le port kényan de Mombasa. D'autres itinéraires empruntent le Tchad avant de rejoindre le port de Douala, au Cameroun. Cette multiplication des voies de contrebande rend pratiquement impossible l'identification de l'origine réelle des marchandises. Le rapport souligne que, parce que le Tchad et le Soudan du Sud produisent eux aussi de la gomme arabique, les cargaisons soudanaises peuvent être enregistrées, documentées et exportées comme si elles provenaient de ces pays. Une pratique qui brouille totalement la traçabilité des produits et fragilise les mécanismes de contrôle internationaux.
Monnaie de guerre
Selon le Groupe d'experts des Nations unies créé par la résolution 1591 du Conseil de sécurité, les Rsf ont pillé au moins 3 700 tonnes de gomme arabique entre janvier et juin 2024. Le rapport révèle également que cette gomme volée servait directement à rémunérer certains combattants, en remplacement de salaires devenus impossibles à verser. La matière première s'est ainsi transformée en véritable monnaie de guerre, participant directement au financement des opérations militaires. Cette instrumentalisation des ressources agricoles illustre l'évolution du conflit vers une économie de prédation où chaque richesse nationale devient un levier financier au service des belligérants.
L'or, pilier financier du conflit
Le rapport souligne également le rôle central de l'or dans le financement de la guerre.
Selon les chiffres officiels de la Banque centrale du Soudan et de la Sudanese Mineral Resources Company, les zones contrôlées par les Forces armées soudanaises ont produit environ 65 tonnes d'or en 2024, dont 28 tonnes officiellement exportées via Port-Soudan pour une valeur estimée à 1,6 milliard de dollars, représentant près de la moitié des exportations nationales. En 2025, la production aurait atteint 70 tonnes. Mais ces chiffres masquent une réalité bien plus opaque. Près de 48 % de la production de 2024 aurait quitté clandestinement le pays, selon plusieurs rapports, échappant totalement aux circuits officiels.
Dans les territoires contrôlés par les Rsf, aucune statistique officielle n'existe, mais plusieurs enquêtes indiquent que les réseaux économiques liés au groupe exploitent activement les mines de Jebel Amer (Darfour Nord), Songo (Darfour Sud) ou Talodi (Kordofan Sud). Au début de la guerre, les Rsf auraient également pris le contrôle de la raffinerie nationale d'or à Khartoum et saisi environ 1,3 tonne d'or non raffiné destinée à l'exportation.
Entreprises internationales face à leurs responsabilités
Au-delà du seul Soudan, le Haut-Commissariat met directement en garde les entreprises internationales. Les fabricants de boissons, de produits alimentaires, de médicaments ou de cosmétiques qui utilisent de la gomme arabique pourraient, parfois sans le savoir, être liés à une chaîne d'approvisionnement entachée de violations des droits humains. Le rapport appelle les États, les négociants, les transformateurs et les grandes marques à renforcer leurs procédures de diligence raisonnable conformément aux Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme.
Volker Türk insiste sur la nécessité d'exercer un contrôle accru sur les itinéraires commerciaux, les intermédiaires, les documents d'origine et les éventuels ré-étiquetages destinés à masquer la provenance des cargaisons.
« Les entreprises ne peuvent plus poursuivre leurs activités comme si de rien n'était lorsqu'elles s'approvisionnent dans des chaînes de valeur affectées par les conflits», avertit-il.
Pour les Nations unies, il devient indispensable de renforcer les mécanismes de traçabilité, les contrôles douaniers et les systèmes de vérification de l'origine des marchandises. Sans ces garde-fous, préviennent les experts, les consommateurs du monde entier risquent de continuer, souvent à leur insu, à financer indirectement une guerre qui a déjà provoqué l'une des plus graves crises humanitaires de la planète.